Rase campagne

Deux trains par jour traversent l’aimable campagne ou je suis installee, en sortie de ville. Parfois, un autre creve l’horaire et s’autorise des audaces car il convoie des marchandises. Les animaux de la bassecour claironnent a chacun de leur passage, ivres de la force mecanique qui se deroule sous nos yeux. Seul le chien est suspicieux, hurlant a la mort, comme un ephebe devant la vieillesse. Des cliquetis industriels accompagnent la longueur des apres-midis, mais tout est vrai, tout est vie. Il suffira d’entendre le klaxon de la bete ferrailleuse pour se convaincre que j’entrai dans un cycle qui s’eteint, la fin de la journee, dans un rythme mecanique.

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Mes insomnies

Je suis toute seule, maman dort. Pour moi, c’est une nuit chagrin de plus, ou les douleurs empechent l’endormissement. Les yeux encore ouverts dans ma chambre noire, mon unique univers depuis que je ne peux plus me lever seule. Une nuit de plus, penible et feroce, qui veillera a garder mes yeux ouverts jusqu’au lever du jour.
Alors je m’abandonne a te confier mon angoisse, elle grimpe doucement sur mes epaules quand le soleil se couche, inaugurant cette longue traversee nocturne que je ne sais eviter.
Mes jambes, mes pieds, mes mains, me rappellent combien mon autonomie et ma delivrance sont lointaines encore.
Abrutie par la douleur, clairsemee de nervosite, je sais qu’il me reste a veiller encore trois longues heures parmi les ombres avant que l’epuisement ne me terrasse, en epousailles avec le lever du jour. Et je pleure…

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Les horloges

Une horloge coule. Elle a choisi la desobeissance. Alors elle fond sous le poids de ce retard qui s’accumule, une addition si chere que le metal rougeoie, brule par l’insoumission, la mollesse et l’indolence. Certains lui ont parle si souvent de son effronterie : « Mais pourquoi serais-tu si mal elevee que tu oublierais d’etre a l’heure ! ». Elle continua de dedaigner ces protestations, prefera le rejet et l’ivresse estivale ou caracolent ses mecanismes d’horlogerie.

Mais un jour, on la jeta au cimetiere des Sans-Temps pour que sa jeune et insolente carcasse y rouille avant d’avoir fait son temps. Elle y retrouva des soeurs, et non des partisanes, des victimes malgre elles, cassees et oubliees par des hommes presses, trop presses, qui s’en etaient lasses. Impudique, elle avait mene son enquete, realise des statistiques !

Un jour, un jeune horloger la trouva. Tomba amoureux et s’en empara, emu par cette horloge qui tardait tant a donner le temps, la garantie d’un amour eternel…

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Le bureau

Immobile, traverse, il contient des cahiers,
Vieille memoire de chene, il s’est couvert de poussiere,
Malgre sa desherence, il joue a psalmodier,

Delaisse, il a les tiroirs lourds comme la pierre.

Sa proprietaire, desormais pres des nuages,
Il a la patine sourdee par de vieux epis,
Ceux d’un coeur malheureux et d’une ame pleine de suie.

Devenu cerbere de ces cahiers, il enrage
Qu’aucune ame ne l’ait adopte, il deperit,
Il a pourtant garde ses vertus sous l’enduit.

Et, un jour de novembre, une dame grise s’approcha,
Riant, batifolant, ecumant de tendresse,
Elle le caressa et brisa le vain cadenas,
Ils ecrirent longtemps, unis par un coeur en liesse.

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Reparer les vivants- Maylis de Kerangal

Apres Naissance d’un pont, dont l’article se trouve ici, j’ai ete captivee par l’ecriture de ce roman. A lire de toute urgence.

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« Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. » Réparer les vivants est le roman d’une transplantation cardiaque. Telle une chanson de geste, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d’accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le coeur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l’amour.

299 pages

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Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont

Oui, elle m’a tuee ! Son style, avec des phrases, riches et denses pouvant s’elargir sur une page entiere, m’a tuee. Le talent de faire vibrer le lecteur au son des ambiances, au fumet des odeurs, du transport des scenes, ce talent-la est une reelle decouverte. Chaque page se laisse infuser, chaque idee est une representation qui s’explicite instantanement au lecteur, comme en parlait si bien Christine Angot en relatant son travail d’ecriture.
Nous sommes compagnons des histoires que nous rencontrons sous sa plume.

Son style n’est pas qu’erudition. Elle connait tous les recoins sombres de la langue francaise, certes, mais elle se l’approprie comme si elle en etait la muse.
Je le repete : elle est une decouverte, une autre langue, elle est langage. Cette auteure est en passe de devenir ma favorite. Je suis humble et terrassee…

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Prix MEDICIS 2010

320 pages

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Echevelee

Dissimulee, elle s’efface doucement de cette journee sordide. Encore un labeur qu’elle n’a pas su honorer. Une odeur, presente et insistante, lui pique le nez. Une sensation chimique, petrochimique. Elle se gratte le nez. Elle tousse. Impossible de se detendre ou de trouver le sommeil. Pourtant, Eleanore a plutot le sommeil rapide, la chute des paupieres brutale, mais ce soir rien ne tombe, elle reste les yeux ecarquilles. Le Whiskey ne l’a meme pas sevree de sa nervosite, ni meme les raviolis en boite qu’elle a savoures. Cela fait une heure qu’elle se sent tanguer, avec ce bruit curieux au fond de la tete. Son demi-sommeil rend difficile l’inspection de son environnement. Mais elle se sent ballottee, et cette odeur entetante, un parfum d’essence. Tout mouvement semble impossible.

La voiture s’arrete, un inconnu ouvre le capot du coffre. Elle est baillonnee.

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